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Puerto Viejo de Talamanca
En bref
- Puerto Viejo de Talamanca porte l'âme afro-caribéenne et bribri du Costa Rica, avec le reggae, le créole et un rythme volontairement lent.
- Le vélo relie à plat, sous les cocotiers, les plages de Playa Cocles à Manzanillo, dont la turquoise Punta Uva.
- La cuisine se distingue par le lait de coco : rice and beans, rondón, poissons grillés et plantains.
- La météo est à contretemps du reste du pays, avec de belles éclaircies en septembre et octobre.
La première fois que je suis arrivée à Puerto Viejo, j'ai cru que mon bus s'était trompé de pays. On venait de traverser des bananeraies plates et grises, et d'un coup la route s'est mise à sentir le sel, le bois humide et quelque chose de sucré qui cuisait quelque part. Un type en vélo, torse nu, une planche sous le bras, m'a doublée en sifflant un air de reggae. Il devait être quatre heures de l'après-midi et personne ne semblait pressé d'être ailleurs. J'ai posé mon sac, et j'ai compris que je resterais plus longtemps que prévu.
La côte Caraïbe sud, c'est l'autre Costa Rica. Celui qu'on oublie de mettre dans les itinéraires parce qu'il est loin de San José, mal desservi, et qu'il pleut, paraît-il, tout le temps. Sauf que non. Et que c'est justement pour ça qu'il faut y aller.
Le contretemps caribéen
Il y a un truc que j'ai mis quelques jours à saisir ici, et qui n'a rien à voir avec le tourisme. Le rythme. Sur le Pacifique, à Tamarindo ou Santa Teresa, tout tourne autour du surf du matin et du coucher de soleil du soir, avec cette efficacité un peu californienne. Puerto Viejo bat sur un autre tempo. Plus lent, décalé, à contretemps, comme le reggae qui sort des sodas en bois et des petites enceintes posées sur les comptoirs.
Ici on parle un créole caribéen, le mékatelyu, mélange d'anglais, d'espagnol et de bribri. Les gens s'interpellent d'une terrasse à l'autre, se répondent en riant, et prennent le temps. J'ai commandé un jus de fruit un matin, la dame m'a demandé d'où je venais, on a fini par parler une demi-heure de sa fille qui vit à Limón. Le jus est arrivé quand il est arrivé. Personne autour ne s'en offusquait. On était tous là, dans la moiteur, à attendre que la journée avance à son pas.
Le village lui-même est petit. Une rue principale qui longe la mer, des maisons de bois peintes en rouge, jaune, turquoise, des bars où l'on danse le soir, des étals de fruits, des loueurs de vélos à chaque coin. Ça sent le patchouli, l'herbe coupée, la friture. C'est bohème, un peu débraillé, sans chichi. On croise des surfeurs, des voyageurs qui ont oublié de repartir, des familles ticas, des rastas caribéens. Tout ce petit monde cohabite dans une lenteur assumée.
Y venir demande un peu de volonté, je ne vais pas mentir. Depuis San José, comptez une bonne demi-journée de route ou de bus, en passant par Limón. C'est long, c'est cahoteux, et c'est peut-être ce qui protège encore un peu l'endroit. Beaucoup de circuits classiques s'arrêtent au Pacifique et laissent tomber cette côte-là. Tant mieux, au fond. On arrive fatigué, un peu poisseux, et l'odeur de la mer vous accueille comme une récompense.
Le vélo sous les cocotiers
Ma plus belle habitude à Puerto Viejo, c'est le vélo. Pas un vélo de sport, non. Un vieux cadre rouillé loué trois fois rien à la journée, panier devant, freins approximatifs. La route qui part vers le sud, en direction de Manzanillo, longe la mer sur une quinzaine de kilomètres, à plat, à l'ombre des cocotiers. C'est sans doute la plus jolie balade à vélo que j'aie faite dans tout le pays.
On roule, le bras de mer apparaît entre les troncs, on s'arrête où on veut. Une plage déserte, un ponton, une soda pour boire une eau de coco directement dans la noix. J'ai passé des journées entières à faire ces quelques kilomètres dans un sens puis dans l'autre, en m'arrêtant à chaque plage.
Le vélo a ça de bien qu'il vous met à la bonne hauteur pour tout voir. On avance lentement, le nez au vent, et on remarque des choses qu'on raterait en voiture. Un crabe qui traverse la piste. Une famille de coatis qui fouille les poubelles d'un restaurant. Un paresseux, une fois, accroché à un poteau électrique en bordure de route, immobile, que personne ne semblait remarquer sauf moi. Je me suis arrêtée dix minutes à le regarder, guidon en travers, un sourire idiot sur le visage.
Playa Cocles, la première en sortant du village, c'est celle des surfeurs. De belles vagues, un sable brun-doré, des drapeaux de sauvetage parce que les courants y sont sérieux. Je m'y suis baignée avec prudence, en restant près du bord. Plus loin, Playa Chiquita, plus intime, ourlée de végétation. Et puis Punta Uva. Alors là, Punta Uva, c'est ma plage à moi. Une eau turquoise, calme, protégée par une avancée rocheuse, des cocotiers penchés au-dessus du sable comme dans les cartes postales qu'on n'ose plus croire vraies. On y nage, on y flotte, on n'en repart pas.
Tout au bout de la route, il y a Manzanillo. Un village de pêcheurs minuscule, quelques cabanes, une plage sauvage qui s'ouvre sur le refuge de Gandoca. C'est là que la route s'arrête et que la forêt commence.
Les plages, du village à Manzanillo
Voici comment je les range dans ma tête, après plusieurs séjours. À prendre comme des impressions, pas comme un classement officiel.
| Plage | Ambiance | Baignade | Accès vélo depuis le village |
|---|---|---|---|
| Playa Negra (nord) | Sable noir, calme, locale | Correcte, peu de monde | 5 min au nord |
| Playa Cocles | Surf, jeunesse, drapeaux | Vagues et courants, prudence | 10 min |
| Playa Chiquita | Discrète, végétale, romantique | Douce par endroits | 20 min |
| Punta Uva | Turquoise, cocotiers, carte postale | La meilleure, eau calme | 30 min |
| Manzanillo | Sauvage, bout du monde, pêcheurs | Belle mais peu surveillée | 45 min |
Le vélo reste le meilleur moyen de tout enchaîner. La route est plate, ombragée, sans grande difficulté. Prévoyez de l'eau, un antivol léger, et de quoi vous protéger du soleil qui tape fort même quand le ciel est couvert.
Afro-caribéen et bribri
Ce qui rend cette côte différente, ce n'est pas seulement la mer. C'est son histoire. Une grande partie des habitants descendent de travailleurs jamaïcains venus au début du vingtième siècle pour la banane et le chemin de fer. Ils ont apporté leur langue, leur cuisine, leur musique, leur foi. On entend encore de l'anglais créole dans les rues, on croise des églises baptistes, on danse sur du calypso et du reggae.
Et puis il y a les Bribris, le peuple autochtone de la région, dont les territoires s'étendent dans les montagnes de la Talamanca, en retrait de la côte. Certaines familles proposent de visiter leurs communautés, de découvrir comment on transforme le cacao, comment on utilise les plantes. J'ai fait une de ces visites, guidée par une femme bribri qui m'a montré son jardin médicinal et m'a fait goûter un chocolat brut, amer, préparé à l'ancienne dans un mortier. Elle parlait de sa forêt comme d'une parente. Je suis repartie un peu remuée, avec le sentiment d'avoir effleuré quelque chose de plus grand que ma petite semaine de vacances.
Rice and beans et rondón
La cuisine, ici, n'a rien à voir avec le casado du Pacifique. On est en terre caribéenne, et ça se sent dès la première bouchée. Le plat roi, c'est le rice and beans, du riz et des haricots mijotés dans du lait de coco, avec un peu de piment et de thym. Rien à voir avec le gallo pinto de l'intérieur, même si les ingrédients de base se ressemblent. Le lait de coco change tout. Ça devient onctueux, parfumé, presque sucré-salé.
On trouve aussi partout du patacón, la banane plantain écrasée et frite, croustillante dehors, fondante dedans, et des sauces au piment habanero maison qui vous arrachent la bouche si vous n'y prenez pas garde. J'ai appris à goûter du bout de la fourchette avant de me lancer. Le cacao, lui, se glisse un peu partout, dans les desserts, dans les boissons, jusque dans certains plats salés, souvenir des plantations qui couvrent l'arrière-pays.
J'ai mangé des poulets caribéens mijotés dans une sauce épaisse au lait de coco, des poissons entiers grillés servis avec des bananes plantains, et surtout, un jour de pluie, un rondón. C'est une soupe, ou plutôt un ragoût, où l'on jette ce qu'on a sous la main, poisson, tubercules, plantain, le tout longuement mijoté dans du lait de coco. Le nom viendrait de l'anglais run down, parce qu'on y met de tout. Il faut le commander à l'avance, c'est long à préparer. La dame de la soda m'avait dit de repasser en fin d'après-midi. Ça valait largement l'attente.
Le lait de coco dans le riz, la route plate sous les cocotiers, un reggae qui traîne au loin : la Caraïbe sud tient dans ces trois riens qu'on n'oublie plus.Manon Estibal
Gandoca-Manzanillo et les paresseux
Au bout de la route, le refuge de Gandoca-Manzanillo protège une bande de forêt tropicale collée à la mer, avec des récifs coralliens, des lagunes, des marais à mangrove. On y entre à pied, par un sentier qui part de la plage de Manzanillo et grimpe doucement sur la pointe. J'ai pris un guide local, et j'ai bien fait. Sans lui je n'aurais rien vu.
Parce que c'est le royaume des paresseux. Ces boules de poils accrochées haut dans les arbres, immobiles, presque invisibles pour un œil non entraîné. Mon guide s'arrêtait, pointait un doigt vers la canopée, et il fallait plusieurs secondes avant que je distingue la silhouette. On en a vu trois ce matin-là, dont un qui s'est mis en tête de changer de branche, au ralenti, sous nos yeux, pendant de longues minutes. J'étais fascinée. On a aussi croisé des singes hurleurs, des grenouilles minuscules, des toucans. La forêt bruissait de partout.
Le sentier offre des points de vue magnifiques sur la mer turquoise en contrebas, quand la lumière veut bien percer. Prévoyez de bonnes chaussures, de l'eau, du répulsif. Et de la patience, toujours.
La météo à contretemps
Voilà le paradoxe qu'il faut avoir en tête. La côte Caraïbe ne suit pas le calendrier du reste du pays. Sur le Pacifique et dans les montagnes, la saison sèche va de décembre à avril. Ici, c'est décalé. Les mois les plus arrosés sont souvent ceux où le reste du Costa Rica est sec, et à l'inverse, la Caraïbe s'offre de belles éclaircies en septembre et octobre, pile quand le Pacifique se noie sous les averses.
C'est déroutant quand on planifie, alors je vous renvoie à ce que j'ai fini par comprendre sur la question de savoir quand partir sur cette côte. Mes deux plus beaux séjours à Puerto Viejo, je les ai faits fin septembre et début octobre. Ciel dégagé, mer d'huile, une lumière dorée sur les cocotiers, et personne. Pendant que mes amis se plaignaient de la pluie à Manuel Antonio, je nageais à Punta Uva dans une eau tiède et transparente.
Cela dit, il pleut ici aussi, et parfois fort, n'importe quand. La pluie caribéenne tombe en trombe puis s'arrête net, laissant tout dégoulinant et vert. J'ai appris à ne pas lutter. Une averse, on se met sous un toit, on commande un café, on regarde la mer changer de couleur. Puis on repart.
Se laisser attraper
Puerto Viejo n'est pas fait pour cocher des cases. On n'y court pas d'un site à l'autre. On y traîne, on y roule à vélo, on y mange lentement, on écoute la musique monter le soir sur la rue principale. Certains y viennent pour trois jours et repartent trois semaines plus tard, un peu hébétés, la peau salée.
Le soir, la rue s'anime doucement. Les bars sortent leurs enceintes, on danse pieds nus sur le sable, on boit une bière tiède en regardant les autres. Ce n'est pas la fête grasse et bruyante des grosses stations balnéaires. C'est plus feutré, plus organique, ça monte et ça retombe au gré des envies. J'ai des souvenirs de nuits passées à discuter avec des inconnus devenus des amis le temps d'une semaine, dont je ne connaissais que le prénom et le pays. On refaisait le monde, la mer clapotait à vingt mètres, et le lendemain tout le monde repartait à vélo vers sa plage préférée.
Si vous continuez sur cette côte, poussez jusqu'à Cahuita, plus au nord, plus tranquille encore, avec son parc national les pieds dans l'eau. Et si le grand nord sauvage vous tente, la remontée vers les canaux de Tortuguero vaut le détour, même si l'ambiance y est tout autre. Mais laissez-vous d'abord attraper par le contretemps d'ici. C'est une leçon de lenteur qui met du temps à s'oublier.
Teste-toi
Pourquoi le rice and beans de Puerto Viejo diffère-t-il du gallo pinto de l'intérieur ?
Questions fréquentes
Le vélo est de loin le meilleur moyen. La route vers Manzanillo est plate, ombragée et longe la mer sur une quinzaine de kilomètres. On loue un vélo à la journée pour presque rien dans le village.
Elle fonctionne à l'envers du reste du pays. Mes plus beaux séjours, je les ai faits fin septembre et début octobre, avec du ciel dégagé pendant que le Pacifique se noyait sous les averses.
Ça dépend de la plage. Playa Cocles a de belles vagues mais des courants sérieux, donc prudence. Pour nager tranquillement, je file à Punta Uva, protégée et calme.
Dans le refuge de Gandoca-Manzanillo, au bout de la route, avec un guide local qui les repère dans la canopée. J'en ai même croisé un accroché à un poteau en bord de route, immobile.