Nature & aventure · Parcs

Le Cerro Chirripó

IMG hero (Nano Banana) : sommet du Cerro Chirripó au lever du soleil, randonneur de dos face au páramo givré, lacs glaciaires en contrebas, lumière orange rasante, ciel dégagé laissant deviner deux horizons océaniques, ambiance haute montagne tropicale

En bref

Il faisait encore nuit noire quand j'ai resserré mes lacets pour la deuxième fois. San Gerardo de Rivas dormait, juste une ampoule jaune au-dessus de la porte du gardien et l'odeur du café qui montait d'une soda déjà ouverte. Devant moi, un panneau en bois, l'entrée du parc, et derrière, le sentier qui part vers le point le plus haut du pays. J'ai soufflé un bon coup. On m'avait prévenu la veille, à la table d'à côté, entre deux gorgées. Le Chirripó, on ne le bâcle pas.

Trois mille huit cent et quelques mètres au sommet. Pour un pays qu'on imagine en tongs, entre deux plages et un paresseux accroché à sa branche, ça surprend. C'est le toit du Costa Rica, et pour l'atteindre il faut deux jours, une nuit au refuge, et un dossard réservé des mois plus tôt. Je vous raconte comment je m'y suis pris, ce que j'ai aimé, et les deux ou trois choses que j'aurais faites autrement.

Le point culminant, et pourquoi ça se mérite

On grimpe depuis San Gerardo de Rivas, un village posé dans la vallée du Chirripó, au sud du pays, du côté de San Isidro de El General. De là part le seul itinéraire classique. Il n'y a pas de téléphérique, pas de raccourci, pas de mule pour la plupart des marcheurs. On monte à pied, avec ce qu'on porte sur le dos, et on redescend pareil.

Ce qui rend la chose particulière, ce n'est pas tant la distance que le dénivelé et l'altitude. On démarre autour de mille cinq cents mètres et on finit bien plus haut. Le corps le sent. Moi qui marche pas mal, j'ai eu la tête un peu lourde le premier soir, cette sensation cotonneuse qu'on ne comprend pas tout de suite. Rien de grave, mais ça calme les ardeurs. Le Chirripó récompense les patients, pas les pressés.

Le nom vient d'une langue indigène, on m'a dit que ça évoquait la terre des eaux éternelles, à cause des lagunes qu'on trouve là-haut. Je ne sais pas si c'est exact, mais l'image colle bien. Ce massif n'a rien d'un volcan, contrairement à beaucoup de sommets du pays. C'est de la vieille roche, taillée par les glaciers il y a très longtemps, ce qui explique ces creux remplis d'eau et ces vallées arrondies qu'on traverse le deuxième matin. On sent qu'on marche dans un paysage ancien.

Réserver, sinon rien

Première leçon, apprise à mes dépens sur un précédent voyage où j'avais voulu improviser. On n'entre pas dans le parc sans réservation, et sans place au refuge. Le nombre de marcheurs par jour est limité, et le seul hébergement en altitude, la Base Crestones, se remplit vite. Il faut s'y prendre longtemps à l'avance, plusieurs mois quand on vise la haute saison sèche. J'ai croisé des voyageurs déçus au bureau du village, arrivés la veille, persuadés que ça se ferait au feeling. Ça ne se fait pas au feeling.

Le fonctionnement combine une entrée au parc et une nuit au refuge, deux choses qu'on gère en amont. Les modalités bougent d'une année sur l'autre, donc je préfère ne pas vous donner de chiffres qui seraient faux dans six mois. Renseignez-vous à la source avant de bloquer vos dates, et calez votre venue sur une fenêtre météo correcte. Là-dessus, ce que j'ai retenu sur la logique du climat costaricien m'a bien servi pour choisir mon créneau.

Le panneau d'entrée, avant le lever du jour · IMG : entrée du parc national Chirripó à San Gerardo de Rivas au petit matin, sentier en terre montant dans la forêt de montagne, lumière bleutée d'aube, panneau en bois

Jour un, la longue montée

Le premier jour, c'est de la marche pure. Des heures à monter, régulièrement, dans une forêt qui change à mesure qu'on prend de l'altitude. En bas, c'est vert, humide, dense, avec cette moiteur qui colle la chemise au dos dès le deuxième kilomètre. Les repères le long du sentier portent des noms, et on les guette comme des étapes de délivrance. Chaque borne, un petit soulagement.

Puis la forêt se transforme. Les grands arbres se raréfient, l'air se fait plus vif, plus sec. On traverse des zones où le brouillard passe et repasse, cette bruine fine qui n'est pas vraiment de la pluie mais qui trempe quand même. C'est là, dans ces bandes de forêt d'altitude, que j'ai eu la chance d'apercevoir un vol coloré entre les branches. Rien de garanti, mais ces versants sont un des coins où l'on peut croiser le quetzal resplendissant si le hasard et la saison s'y prêtent. Je me suis arrêté deux minutes, jumelles aux yeux, et j'ai oublié mes cuisses en feu.

La dernière portion avant le refuge, on l'appelle la Cuesta de los Arrepentidos, la côte des repentis. Le nom dit tout. On y arrive fatigué, on regrette d'avoir trop chargé le sac, et on avance au moral. Quand la Base Crestones apparaît enfin, ce gros bâtiment de pierre planté dans le paysage minéral, on lâche un vrai soupir. J'y suis entré les jambes en coton, content comme rarement.

La nuit au refuge, et le froid qui surprend

La Base Crestones, ce n'est pas un hôtel. Dortoirs, sanitaires sommaires, une salle commune où l'on fait chauffer sa popote et où l'on discute avec les autres marcheurs, tous un peu cassés, tous un peu fiers. Il faut monter son duvet, sa nourriture, ses couches. Et surtout, se préparer au froid. Voilà la chose qui déroute le plus les gens sous les tropiques. La nuit, à cette altitude, la température plonge. Ça pince pour de vrai. J'ai dormi avec mon bonnet et deux paires de chaussettes, et je n'étais pas le seul.

Le soir, dehors, le ciel se dégage parfois d'un coup. Les étoiles piquent, l'air est glacé, on voit son souffle. On se couche tôt parce que le réveil sera brutal. Cette bascule entre la jungle moite du matin et le froid sec du soir, sur la même journée, c'est ce qui rend le Chirripó si étrange et si beau.

J'ai discuté un moment dans la salle commune avec un couple de Ticos venus de Cartago. Eux montaient pour la troisième fois. Ils m'ont raconté qu'une année, ils avaient vu de la vraie gelée blanche partout au réveil, presque de la neige aux yeux d'un tropical. Ça les faisait rire. Pour un Costaricien, croiser le givre dans son propre pays, c'est une petite aventure. On a partagé un thé, on a comparé nos ampoules, et je suis allé dormir avec cette idée que la montagne réunit des gens qui, en bas, ne se seraient jamais parlé.

À minuit passé, la buée de mon souffle gelait sur le col du duvet. J'étais au Costa Rica et je grelottais. Personne ne m'avait vraiment cru quand j'en parlais avant.Rémi Ballester

Jour deux, la frontale et le páramo givré

On se lève dans le noir, vers trois heures, trois heures et demie. Le refuge s'agite en chuchotant, faisceaux de frontales qui balaient les murs, bruit des fermetures éclair. Je bois un café brûlant debout, je mange une barre sans faim, et je sors. Dehors, le froid me réveille d'un coup. Devant, une file de petites lumières qui monte déjà dans la pente. On avance à la frontale, chacun dans sa bulle de lueur, le souffle qui fume.

Le sommet est à quelques kilomètres du refuge, à travers le páramo. C'est un monde à part. Plus d'arbres, une végétation rase d'altitude, des touffes, des rochers, ce qu'on appelle par ici le páramo. Ce matin-là, tout était couvert de givre. Les herbes craquaient sous la lampe, le sol était dur et blanc. On traverse la Valle de los Conejos, la vallée des lapins, et on passe près de lagunes glaciaires qui dorment dans le creux des montagnes, immobiles, noires dans la nuit finissante. J'avançais sans parler, juste le bruit des pas et le vent.

Le páramo au premier jour, givre sur les herbes · IMG : paysage de páramo d'altitude au lever du soleil, végétation rase givrée, rochers, lacs glaciaires en contrebas, lumière orange rasante, ambiance froide de haute montagne tropicale

Le sommet, les deux océans

La dernière montée jusqu'à la cime est raide, un peu technique sur la fin, un pierrier où l'on pose les mains. J'y suis arrivé le souffle court, à l'altitude ça compte double. Et là, calé contre un rocher pour couper le vent, j'ai attendu le jour avec une dizaine d'autres. Personne ne disait grand-chose. On regardait l'est pâlir.

Puis le soleil est sorti. La lumière a coulé sur le páramo, a réchauffé les visages en une seconde, a fait fumer les vallées en dessous. Et par ce ciel clair, chose rare, on voyait loin, très loin, des deux côtés. Le Pacifique d'un bord, les Caraïbes de l'autre. Les deux océans depuis un même point, ce n'est pas tous les jours que le temps le permet. J'ai eu de la chance ce matin-là. Beaucoup montent et ne voient qu'une mer de nuages. J'ai gardé cette image longtemps.

On ne reste pas des heures au sommet. Le froid, le vent, et surtout la longue redescente qui attend. Il faut refaire tout le chemin jusqu'au refuge, récupérer ses affaires, puis dévaler jusqu'à San Gerardo. Les genoux se souviennent de cette journée-là pendant deux jours. Mais on redescend le sourire scotché.

Préparer l'ascension, ce que j'aurais aimé savoir

Si je devais résumer à quelqu'un qui hésite, je dirais trois choses. Réservez tôt. Entraînez vos jambes avant de venir. Emportez du vrai chaud, pas du chaud d'aéroport. Voici comment je découperais la préparation.

ÉtapeCe qu'il faut calerMon retour de terrain
RéservationEntrée du parc + nuit à la Base Crestones, plusieurs mois avantPlaces limitées par jour. En saison sèche, ça part vite. N'improvisez pas sur place.
Jour 1San Gerardo vers Base Crestones, montée longue à travers forêt puis páramoPartez tôt, allure régulière. La côte des repentis se mérite. Buvez beaucoup.
Nuit au refugeDuvet chaud, nourriture, réchaud, couchesIl fait froid pour de vrai la nuit. Bonnet et gants ne sont pas du luxe.
Jour 2Départ nocturne à la frontale, sommet au lever du soleil, puis redescenteFrontale chargée, gants fins. Par ciel clair, les deux océans. Sinon, une mer de nuages.
Équipement froidCouche chaude, coupe-vent, bonnet, gants, chaussettes de rechangeLe contraste jungle moite / sommet glacé est réel. Prévoyez pour zéro degré ressenti.

Sur le papier ça paraît lourd. Sur le terrain, chaque couche m'a servi. Le seul truc que j'ai regretté, c'est d'avoir monté trop de nourriture. On mange moins qu'on ne croit en altitude.

Bien choisir sa fenêtre, et marcher prudent

La météo fait tout ici. Un sommet sous les nuages reste beau, mais on rate le clou du spectacle. Viser la saison sèche améliore vos chances de ciel dégagé au lever du jour, même si la montagne garde toujours son mot à dire. Pour caler ça avec le reste de votre séjour, jetez un œil à ce que je dis sur le meilleur moment pour partir au Costa Rica, ça évite les mauvaises surprises.

Côté prudence, rien de dramatique, mais du bon sens. On marche à son rythme, on ne part jamais seul sans prévenir, on respecte les horaires imposés par le parc, et on écoute son corps si l'altitude tape. Les consignes générales que j'ai rassemblées sur la sécurité au Costa Rica valent aussi en montagne. Et si le Chirripó vous a donné le goût des volcans et des grands espaces, mais que vous cherchez quelque chose de moins engagé, allez voir du côté du parc du Rincón de la Vieja, plus accessible, tout aussi dépaysant. C'est un autre visage du pays, plus doux sur les jambes.

Le Chirripó, ce n'est pas la carte postale qu'on attend du Costa Rica. Pas de sable, pas de cocotier. C'est du froid, de l'effort, une nuit courte et un lever de soleil qui répond de tout. Je l'ai fait une fois. J'y retournerais demain.

Teste-toi

Que faut-il impérativement organiser avant de tenter le Chirripó ?

Questions fréquentes

Deux jours en général. Le premier, on monte de San Gerardo de Rivas jusqu'à la Base Crestones où l'on dort. Le second, on part de nuit vers le sommet pour le lever du soleil, puis on redescend. Certains très entraînés le font en une longue journée, mais ce n'est pas la formule classique.

Oui, c'est obligatoire. Le nombre de marcheurs par jour est limité et le refuge Crestones se remplit vite. Il faut réserver l'entrée du parc et la nuit plusieurs mois à l'avance, surtout en saison sèche. J'ai vu des gens repartir déçus faute de place.

Beaucoup plus qu'on ne l'imagine sous les tropiques. La nuit, à cette altitude, la température descend près de zéro. J'ai dormi avec bonnet et double chaussettes. Prévoyez une vraie couche chaude, un coupe-vent et des gants pour le départ nocturne.

Par temps clair, oui, le Pacifique d'un côté et les Caraïbes de l'autre. Mais ce n'est pas garanti : beaucoup de matins, le sommet donne sur une mer de nuages. J'ai eu la chance d'un ciel dégagé, c'est une question de météo.