
Carnet · Récits & itinéraires vécus
Récit d'un voyage au Costa Rica
En bref
- Un carnet de route à la première personne sur trois semaines entre volcans, forêt de nuages et côte Pacifique, loin du guide pratique.
- L'Arenal souvent caché sous les nuages, une traversée jeep-boat-jeep vers Monteverde et un quetzal aperçu par surprise.
- Une averse tropicale mémorable à Manuel Antonio, puis un casado dans une soda de village qui a donné un vrai sens au pura vida.
- Le vrai souvenir tient moins aux paysages qu'aux rencontres : une patronne de soda, un guide tico, cinq inconnus sous une tôle.
L'avion a percé une couche de nuages gris, et d'un coup le vert. Un vert que je ne connaissais pas, épais, mouillé, qui montait jusqu'aux crêtes. On était fin octobre, l'air sentait déjà la pluie tiède quand la porte s'est ouverte à San José. J'ai récupéré mon sac, le dos trempé avant même d'avoir marché cent mètres, et je me suis dit que trois semaines, ça n'allait pas suffire. Je me suis planté sur presque tout, d'ailleurs. C'est peut-être pour ça que ce voyage m'a autant marqué.
Je note ça maintenant, à froid, parce que sur le moment je n'écrivais rien. J'avais juste un carnet à spirale qui a fini gondolé par l'humidité, avec des mots à moitié effacés. Ce récit sort de là, de ces pages abîmées et de ce qui me reste dans la tête. Pura vida, disait tout le monde, et j'ai mis des jours à comprendre que ça voulait dire bien plus que bonjour.
La première route, celle qui ne finit pas
J'avais loué une petite voiture à l'aéroport, une histoire de fierté mal placée. Le type au comptoir m'a regardé, il a souri, il a dit une phrase que je n'ai pas comprise et qui devait vouloir dire bonne chance. Sortir de San José en pleine heure de pointe avec un GPS qui perdait le signal tous les deux kilomètres, ça réveille. Klaxons, motos qui se faufilent, nids-de-poule larges comme des baignoires. Et puis la ville lâche prise.
La route grimpe, tourne, redescend. Des maisons peintes en bleu, en rose, du linge qui pend sous les avant-toits. Un vendeur de fruits au bord d'une côte, des mangues empilées en pyramide. Je me suis arrêté sans savoir dire ce que je voulais, il m'a tendu un sachet de morceaux d'ananas avec du sel et du citron. J'ai goûté par politesse. J'en ai racheté à l'arrêt suivant. Le mélange sucre-sel-acide m'a paru étrange, puis je n'ai plus pu m'en passer de tout le voyage. La pluie est tombée d'un coup vers seize heures, comme un robinet, puis plus rien. Le bitume fumait. J'ai compris ce jour-là que le temps ici ne se planifie pas, il se subit avec le sourire.
Arenal, le volcan que je n'ai pas vu
On m'avait vendu la carte postale. Le cône parfait qui se reflète dans le lac, la fumée au sommet. Je suis arrivé à La Fortuna un soir, j'ai posé mon sac, et le lendemain matin j'ai ouvert les volets sur un mur de brouillard. Le volcan Arenal était là, quelque part, invisible. Il l'est resté trois jours. Les gens du coin haussaient les épaules, habitués. Une dame qui tenait mon hébergement m'a servi un café en disant que le volcan se montrait quand il voulait, pas quand on voulait.
Alors j'ai fait autre chose. J'ai marché sur les coulées de lave durcie, une roche noire et coupante où rien ne pousse encore, sauf de petites fleurs jaunes têtues dans les fissures. Le soir, je suis allé tremper dans des sources chaudes alimentées par le volcan, l'eau à la limite du supportable, la vapeur qui montait dans la nuit. Et le troisième matin, à cinq heures, sans raison, le rideau s'est levé. Cinq minutes. Le sommet net, découpé, un filet de nuage accroché au flanc. J'ai à peine eu le temps de le regarder qu'il avait déjà disparu. Je crois que c'est mieux comme ça.
Le volcan se montre quand il veut, pas quand tu veux. J'ai fini par trouver ça juste.Rémi Ballester
Jeep, bateau, jeep, et la boue jusqu'aux mollets
Pour rejoindre Monteverde depuis l'Arenal, on peut faire le grand tour par la route, des heures de lacets. Ou prendre ce que tout le monde appelle le jeep-boat-jeep. Un minibus te dépose au bord du lac Arenal, un bateau te fait traverser, un autre véhicule t'attend de l'autre côté pour grimper. J'ai choisi ça. Le bateau était une barque à moteur avec sept passagers et un chien qui n'était à personne.
La traversée dure moins d'une heure, mais elle change tout. Le volcan derrière, enfin dégagé ce jour-là, se rapetissait dans le sillage. Devant, les collines de Monteverde montaient dans une brume qui ne s'en va jamais vraiment. La route qui suit est en terre, défoncée, et notre chauffeur conduisait d'une main en racontant sa vie. La boue giclait sur les vitres. On rebondissait. Un couple de Québécois riait à chaque secousse. Moi je regardais le paysage se transformer, la chaleur lourde des basses terres qui laissait place à une fraîcheur de forêt, une odeur d'humus et de mousse. J'ai sorti un pull pour la première fois du voyage.
La forêt de nuages, et l'oiseau qui m'a fait taire
Je pensais avoir vu des forêts. Je n'avais rien vu. Monteverde ne ressemble à rien de ce que j'avais traversé jusque-là. On marche dans un nuage, littéralement. La lumière arrive filtrée, verte, et l'air est saturé d'eau au point qu'on ne sait plus si c'est de la pluie ou juste l'ambiance. Les arbres croulent sous les mousses, les fougères, les orchidées minuscules. Chaque branche porte une autre plante qui porte une autre plante. Ça goutte partout. Le silence est plein de bruits, des gouttes, des insectes, un oiseau lointain.
J'avais pris un guide, un tico qui s'appelait Óscar et qui marchait pieds presque nus dans ses sandales usées. Il repérait des choses que je ne voyais pas. Un serpent enroulé sur une branche à trois mètres de ma tête. Une grenouille grosse comme un ongle. Et puis il s'est arrêté net, il a levé la main. On a attendu, immobiles, dix minutes peut-être. Un quetzal resplendissant s'est posé sur un arbre à avocats sauvages, sa longue traîne verte pendant dans le vide, la poitrine rouge vif. Óscar chuchotait qu'on pouvait passer des semaines sans en croiser un. Je n'ai pas sorti mon téléphone. J'ai juste regardé, la gorge serrée, jusqu'à ce qu'il s'envole. C'est un des rares moments de ma vie où je n'ai rien voulu garder d'autre que le souvenir.
Les ponts au-dessus du vide
Il y a aussi ces ponts suspendus qui traversent la canopée. On marche à trente ou quarante mètres du sol, au niveau des cimes, et quand le brouillard se déchire on aperçoit la vallée en contrebas. Le pont bougeait sous mes pas, un balancement lent. J'ai croisé un groupe de retraités allemands qui avançaient plus courageusement que moi. En dessous, un toucan est passé, ce bec absurde et magnifique. Je me suis accroché à la rambarde en riant tout seul.
Le soir, à Santa Elena, le village qui sert de porte d'entrée, j'ai bu une bière tiède avec Óscar et deux autres guides. Ils parlaient de la forêt comme d'une personne, capricieuse, généreuse selon les jours. L'un d'eux m'a dit que quand il était petit, il n'y avait pas de touristes ici, juste des fermes et du café. Aujourd'hui tout le monde vient pour les nuages. Il ne s'en plaignait pas, il constatait. La pluie tambourinait sur le toit pendant qu'on parlait. J'ai dormi cette nuit-là avec le bruit de l'eau et le froid des hauteurs, sous deux couvertures, ce qui semble fou quand on pense qu'on est sous les tropiques.
Les étapes de mon voyage
Je n'avais pas de plan très rigide, et tant mieux. Voilà à peu près comment ça s'est enchaîné, jour après jour, avec ce qui m'est resté de chaque endroit. Ce n'est pas un modèle à copier, juste le tracé de mes pas.
| Jour | Lieu | Le souvenir qui reste |
|---|---|---|
| 1-2 | San José | La sortie de ville en voiture, la pluie de seize heures, l'ananas au sel |
| 3-5 | La Fortuna / Arenal | Le volcan invisible trois jours, puis cinq minutes à l'aube |
| 6 | Traversée du lac | Jeep-boat-jeep, la boue, le chien sans maître |
| 7-9 | Monteverde | Le quetzal, les ponts dans les nuages, le pull enfin utile |
| 10-13 | Côte Pacifique | La descente vers la chaleur, l'averse mémorable, les singes |
| 14-16 | Villages et sodas | Le casado du midi, la conversation avec Marisol |
| 17-19 | Retour vers l'intérieur | Le lever de soleil, le café sur la terrasse, faire les sacs à regret |
La descente vers le Pacifique et l'averse dont je me souviens encore
Quitter la fraîcheur de Monteverde pour redescendre vers la côte, c'est prendre une claque de chaleur. En quelques heures de route je suis passé du pull à la transpiration collante. L'air devenait plus lourd, plus salé, les cigales assourdissantes. J'ai visé Manuel Antonio parce qu'on m'avait promis des singes et une plage dans un parc. Les deux étaient vrais. Un capucin m'a chipé la moitié d'une banane pendant que je regardais ailleurs, l'air de rien, avant de filer dans les arbres. Sur la plage, un paresseux dormait accroché à une branche, complètement indifférent aux gens qui le photographiaient.
Et puis il y a eu l'orage. Un vrai. J'étais sur le sable quand le ciel a viré au gris ardoise en dix minutes. Le vent s'est levé, les palmiers se sont couchés, et l'eau est tombée comme si on renversait un lac. Impossible de courir, il n'y avait nulle part où aller. Je me suis abrité sous un petit toit de tôle avec cinq inconnus, tous trempés jusqu'aux os, et on a regardé le déluge en riant sans se parler. Ça a duré une heure. Quand ça s'est arrêté, la lumière était dorée, propre, lavée. La mer était plate. Une odeur de terre mouillée montait partout. Je n'ai jamais oublié cette heure sous la tôle.
Un casado, une soda, et Marisol
Le midi, dans les villages un peu à l'écart des circuits, je mangeais dans les sodas. Ce sont ces petites cantines de famille, souvent trois tables en plastique et un ventilateur qui brasse l'air chaud. On y sert le casado, l'assiette du quotidien tico : du riz, des haricots noirs, une viande ou un poisson, de la banane plantain frite, un peu de salade. Rien de sophistiqué. Un des meilleurs repas de ma vie a coûté trois fois rien dans une soda sans nom, tenue par une femme qui s'appelait Marisol.
Elle a vu que je mangeais seul, elle est venue s'asseoir. Mon espagnol était bancal, le sien allait vite, mais on s'est compris. Elle m'a parlé de ses fils partis travailler à San José, du prix du café qui montait, de la pluie qui arrivait tôt cette année. Elle m'a resservi du jus de tamarin sans demander. Un vieux poste de radio grésillait une chanson que je ne connaissais pas, et son petit-fils faisait ses devoirs à la table d'à côté. Quand j'ai voulu payer un peu plus, elle a refusé net, presque vexée. C'est là que la philosophie pura vida a arrêté d'être un slogan pour touristes. Ce n'est pas une formule sur un aimant de frigo. C'est une manière de tenir les choses, sans se presser, sans se plaindre, en partageant ce qu'on a. Je suis reparti avec l'adresse d'un cousin qui louait des chambres deux villages plus loin.
Marisol m'a resservi trois fois sans que je demande, et refusé le moindre pourboire. J'ai compris pura vida à cette table.Rémi Ballester
Le lever de soleil, et rentrer autrement
L'avant-dernier matin, je me suis réveillé avant l'aube sans réveil, juste parce que le corps s'était calé sur le rythme du pays. La terrasse donnait sur une vallée noyée de brume. Le ciel est passé du gris au rose, puis à un orange qui a fini par embraser les crêtes. Les oiseaux se sont mis à crier tous en même temps. Quelqu'un, plus bas, faisait chauffer du café, et l'odeur montait jusqu'à moi. Je suis resté là une heure, une tasse à la main, sans penser à grand-chose. C'est rare, chez moi, de ne penser à rien.
Faire les sacs a été bizarre. On accumule sans s'en rendre compte, un peu de sable au fond des chaussures, des tickets froissés, une boue de Monteverde qui ne partira jamais du bas de mon pantalon. Le vol du retour, j'ai regardé le vert disparaître sous les nuages, dans l'autre sens cette fois. Je pensais avoir fait un voyage de nature, de volcans et de forêts. En réalité j'étais surtout rentré changé par des gens, une dame qui refuse un pourboire, un guide pieds nus, cinq inconnus sous une tôle. Si vous partez là-bas, et j'espère que vous le ferez, ne remplissez pas trop votre programme. Laissez de la place pour ce que vous n'avez pas prévu. Pour l'organisation de mes trois semaines, je m'étais inspiré d'un itinéraire de deux semaines que j'ai simplement étiré, mais franchement, le meilleur du voyage n'était sur aucune carte.
Teste-toi
Le fameux jeep-boat-jeep sert surtout à faire quoi au Costa Rica ?
Questions fréquentes
Pour ma part j'ai loué, et la sortie de San José m'a un peu secoué. Ça donne une liberté énorme sur les petites routes, mais si conduire dans le chaos et la boue vous stresse, les navettes touristiques font très bien le job entre les grandes étapes.
Non, et c'est la leçon que j'ai apprise : il est resté caché trois jours pour moi avant de se montrer cinq minutes à l'aube. Il faut accepter la météo et remplir les journées avec autre chose, sources chaudes et coulées de lave.
J'y ai passé trois jours et je ne les ai pas regrettés. Un pour la forêt de nuages avec un guide, un pour les ponts suspendus dans la canopée, et un pour ralentir. La brume et le froid surprennent quand on vient des basses terres.
C'est l'assiette du quotidien tico : riz, haricots noirs, viande ou poisson, banane plantain, salade. On la mange dans les sodas, ces petites cantines de famille des villages. C'est là, pas dans les restaurants touristiques, que j'ai le mieux mangé.